Ah Rouen, donc. La ville aux cent clochers, aux pavés chargés d’histoire… et désormais aux bulletins du premier
tour des municipales soigneusement empilés comme des cierges tièdes dans la cathédrale fatiguée de la
politique locale.
Dimanche soir, les urnes ont parlé : ou plutôt elles ont soupiré. Un souffle court, une parole lasse, celle d’un
électorat qui récite encore la liturgie démocratique mais dont la foi ressemble de plus en plus à une habitude
dominicale.
On nous promettait un premier tour décisif, un fracas idéologique, une confrontation digne des grandes heures
municipales. On a surtout assisté à un exercice d’équilibrisme mou : une chorégraphie prudente où chaque
candidat a pris soin de paraître ferme… tout en restant suffisamment flou pour ne jamais risquer de fâcher qui
que ce soit.
La fermeté, oui ; mais en mousse.
L’autorité, bien sûr ; mais rembourrée.
Et voilà maintenant quatre prétendants pour un second tour, de piste ou de manège ?
Quatre silhouettes bien droites sur leurs affiches, quatre incarnations soigneusement calibrées de cette spécialité
française : la détermination conditionnelle. Chacun promet de « tenir bon », de « remettre de l’ordre », de «
défendre Rouen » !?
Avec cette énergie très particulière qui consiste surtout à ne jamais dire exactement contre quoi.
Car dans cette campagne rouennaise, l’idéologie n’est plus une colonne vertébrale : c’est un accessoire de
scène. On la sort pour les meetings, on la brandit dans les tribunes, puis on la replie soigneusement dès qu’elle
risque d’effrayer un électeur du centre, un allié potentiel, ou un futur adjoint.
Les discours annoncent des ruptures historiques ; les programmes, eux, ressemblent à ces brochures
municipales où l’on promet simultanément la sécurité absolue, la convivialité universelle, l’écologie ambitieuse et
des impôts immobiles.
Les quatre finalistes vont désormais, rivalisé, dans cet art délicat : paraître inflexibles tout en restant parfaitement
disponibles pour toutes les accommodations du lendemain. On jure qu’on ne transigera pas, sauf évidemment
pour gouverner. On proclame des lignes rouges, qui deviennent rose pâle dès que les négociations commencent
dans les couloirs, autour d’un café, dans un lieu tranquille …
Dimanche soir, chacun a pris cet air grave et légèrement inspiré qui sied aux soirées électorales. « Les
Rouennais ont envoyé un signal », disent-ils avec la solennité d’un prêtre commentant un oracle. C’est possible.
Mais le signal ressemble surtout à une vieille habitude : celle d’une ville qui reconnaît les mêmes visages, les
mêmes promesses, les mêmes indignations calibrées, comme on reconnaît les personnages d’une série dont on
a oublié la première saison.
Pendant ce temps, les recalés du premier tour expliquent doctement que « la dynamique est là ». Les survivants,
eux, parlent de « rassemblement », ce mot magique qui signifie à peu près : nous étions en désaccord hier, mais
nous pourrions parfaitement gouverner ensemble demain.
Ainsi va la politique municipale : une fabrique industrielle de gravité pour des divergences souvent minuscules. À
écouter les tribunes, Rouen serait le théâtre d’un affrontement civilisationnel. À observer et tout en attendant, les
négociations d’entre-deux-tours, on comprend que cette bataille historique tient parfois dans la répartition d’un
bureau, d’une délégation, ou d’un strapontin municipal.
Les quatre candidats du second tour continueront donc de brandir leur fermeté molle, cette posture admirable où
l’on promet tout avec vigueur tout en se réservant le droit de ne fâcher personne. Une politique de menton serré
et de mains ouvertes, de phrases martiales et de compromis immédiats.
Et les électeurs regarderont cela avec cette patience ironique qu’on acquiert à force d’élections municipales : on
sait déjà que les proclamations d’aujourd’hui deviendront les accommodements de lundi.
La Seine, elle, continue de couler sous les ponts de Rouen avec son calme ironique. Elle a vu passer des sièges,
des alliances, des serments et des reniements. Elle en verra d’autres.
Et quelque part entre deux affiches électorales détrempées, on finira peut-être par se souvenir qu’une conviction
politique n’est pas censée être un costume de location.
Et ces citoyens qui râlent, se plaignent, mais retourne comme un troupeau retourne à son enclos,
voter avec cet étrange ressentiment de satisfaction amnésique.
Dr Mansour


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